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HABITATIONS EXCLUSIVES

printemps 2007 Sylvie Hamel & Claude Smekens

HABITATIONS EXCLUSIVES

Le magazine d’intérieur par excellence

PRINTEMPS 2007 n° 9

ARTISANAT

« Mon Palais derrière la porte de l’usine »

UN MONDE MAGIQUE S’OUVRE QUAND ON PÉNÈTRE DANS CETTE PETITE FABRIQUE TOURAINGELLE POSÉE À FLANC DE COTEAU, EN SURPLOMB DE LA VIENNE. AVEC DES CHAMBRES AUSSI FASTUEUSES QUE LES BOUTIQUES D’UN PALACE ET UN ATELIER AUX ALLURES DE SALLE D’EXPÉRIMENTATION. VISITE DE LA MANUFACTURE DE CÉRAMIQUE OÙ SONT DESSINÉES ET RÉALISÉES LES PIÈCES DE LA COLLECTION REGARDS.

Texte : Sylvie Hamel — Photographies : Claude Smekens

Une petite usine comme toutes les autres. Avec sa façade banale, son allée latérale où s’alignent les voitures, ses arrières, mélanges de caisses délaissées et de vieilleries à l’abandon. Pour le visiteur perspicace, un petit détail change cependant : sur le devant, en y prêtant attention, on peut apercevoir les têtes des rosiers qui se haussent du col derrière le muret et quelques arbustes soigneusement taillés. Peu habituels dans un décor de fabrique. En fait, l’ancienne maison a eu la chance de tomber entre les mains d’originaux, d’artistes sans classification fixe, qui ne s’arrêtent pas à un aspect des choses mais creusent pour les transformer en ce qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être. Dans cet établissement aux allures modestes, tranquillement situé à la sortie la moins passante de la petite ville de Chinon, se déroule l’alchimie que nul n’aurait pu présager : la métamorphose de motifs arrivés à la fin de leur vie en de beaux objets que des décorateurs du monde entier apprécient et achètent.

L’ÂME D’UN DESSINATEUR

Retour en arrière : il y a une petite dizaine d’année, Jean-Baptiste Astier de Villatte quitte Paris et ses premières destinées. Cet architecte DPLG n’a jamais construit de maison. Il dessine. Des meubles, des collections d’assiettes, du linge de maison. Il suit la ligne tracée et annoncée par son père, le peintre académicien Pierre Carron : « L’avenir est au moulage ». Bien sûr, avant d’avoir vraiment compris la portée de cette phrase de visionnaire, il est allé musarder du côté des meubles, sa deuxième grande passion. Il a créé un buffet plein de tiroirs avec les bouts de bois épars, récoltés sur les trottoirs parisiens, des bouts de vieux volets ou de parquets usés. L’objet, insolite et très beau, lui a valu dans la presse de décoration le titre élogieux de Prince de la Récupération. Début de carrière artistique passée, donc, à réinventer, sur le mode baroque, les meubles du quotidien. Et à en

« Des motifs arrivés à la fin de leur vie
sont métamorphosés en de beaux objets »

faire des décors aux tonalités d’opéra. Intérieur rouge obligé. Il dessine et crée alors pour le compte de la maison Nobilis. Jusqu’à ce que la bonne idée lui vienne de filer s’installer en Chinonais et de redonner vie à une vieille usine.

UN REGARD INVENTIF

La terre noire qu’il y travaille depuis est celle que son père, avec César et Jeanclos, utilisait à l’école des Beaux Arts à Paris. Un héritage de goût que la découverte éblouie de cette belle matière sombre qui transparaît sous l’émail des assiettes. Jean-Baptiste est le premier à l’oser pour de la vaisselle. Dans l’atelier, elle règne et s’étale partout, en mottes grasses, en délicates broderies prêtes à être appliquées sur les ouvrages par des mains sûres, en formes à sécher qui attendent le verdict du four. C’est sa marque, son signe, aussi authentifiant que la petite couronne de brins d’olivier qu’il incruste sous chacune des pièces sorties de l’atelier. Et il y en a ! Plus de mille références pour la seule céramique, auxquelles il faut ajouter les différentes lignes correspondantes en tissu, sets, serviettes, nappes et les créations de meubles. Voilà ce qu’est la marque Regards. « Une collection qui rassemble tout ce qui raconte le regard qu’il pose sur la vie, sur les objets de la maison », résume joliment son complice et gérant Gaël Déchelette. Mais pour comprendre d’où surgit la vraie cohérence de ces pièces qui ne se ressemblent jamais, il est nécessaire de les suivre sur le chemin de leur fabrication.

L’INTELLIGENCE DE LA MAIN

Au début est un objet. Simple élément de décor, passementerie, morceau rongé de plinthe, vieux bois de moulure ou frise de meuble, arabesques sophistiquées d’un passe-thé d’argent, dessin foisonnant d’un bougeoir ou d’une dentelle, il a été découvert pour sa beauté et gardé pour ce qu’il pourrait devenir. Une future matière à rêver.

De ce motif de base, coulé en élastomère, l’atelier va tirer un premier moulage en plâtre. C’est son support de création. Il servira à Jean-Baptiste pour aller plus loin. On le retrouvera, des mois plus tard, incrusté sur la panse renflée d’une soupière, en note délicate dans l’anse ouvragée d’une tasse à café, en leitmotiv au long d’une collection. On le soupçonnera dans les dessins des meubles que l’artiste n’a jamais cessé de crayonner dans ses carnets. « Il lui suffit de s’arrêter quelques minutes chez un antiquaire devant une commode au prix vertigineux, pour qu’en rentrant il la réinterprète et soit prêt à la faire fabriquer », s’étonnent encore ses proches. Du dessin donc, va naître une ligne, Régence, Pompadour ou Margot, – il en existe trente-six –, que des petites mains, toutes soigneusement formées sur place au

« Chaque membre de
l’équipe a sous sa
responsabilité la pièce
qu’il va entièrement
fabriquer à la main »

délicat métier, s’attachent à reproduire avec fidélité. Et sous haute surveillance ! Chaque membre de l’équipe a sous sa responsabilité la pièce qu’il va entièrement fabriquer à la main, du début à la fin et signera de son poinçon. Pas question de se dérober à l’exigence de qualité. On assistera donc, en passant entre les tables de travail, au tapissage du moule avec la terre, à la sortie précautionneuse de l’objet, au geste d’orfèvre qu’est l’assemblage des morceaux par le procédé de barbotine : après avoir strié la terre pour que la pièce rapportée adhère, la main l’enduit au pinceau d’un mélange d’eau et de poussière de terre. Le grand vase Acanthe est ainsi un puzzle de six pièces à joindre avec précision : le pied, le corps, les quatre feuilles de décoration et le couvercle. Viennent ensuite, dans l’ordre mais étalés sur des jours ou des semaines, le séchage à l’air libre du biscuit, son ponçage à la main avant la première cuisson, les deux bains d’émaillage qui vont le rendre propre à l’usage alimentaire et enfin son emballage pour expédition.

« Un objet est découvert
pour sa beauté et
gardé pour ce qu’il
pourrait devenir »

RÉPUTATION MONDIALE

Au pied du portique aux couleurs de temple crétois qui sert de décor à la marque pendant le salon de Villepinte à Paris, les caisses sont prêtes à l’embarquement. Les huit plus hautes sont destinées à un conteneur qui va en Californie. Plus loin, royales, les grosses pièces vont partir chez des décorateurs d’Arabie Saoudite, de Corée (trois boutiques ont l’exclusivité de la marque pour tout le pays), de Washington ou de Bologne. Elles attendent sagement leur coque de bulles qui va permettre à la précieuse matière de voyager sans fêlure. Devant les tables où ces trésors s’étalent, le visiteur a tout à coup l’impression intimidante d’assister, en secret, à la présentation des cadeaux de mariage de l’impératrice d’Autriche ou de la reine de Naples. Tant il est vrai que la griffe et le talent de Jean-Baptiste s’exportent et se font voir dans les demeures où l’art est de bien vivre. Dans le Bordelais, le château de Pez, domaine du terroir Saint-Estèphe, vient même de lui passer une commande pour son jardin. Ce vignoble, l’un des deux plus anciens de l’appellation, a fait dessiner et réaliser treize lanternes géantes pour illuminer le parc et un crachoir unique pour les dégustations. La maison des Trois-Nourrices à Narbonne, qui a ouvert à nouveau ses portes cet automne après restauration, a fait appel à Pierre Carron pour dessiner des vitraux et des carrelages évocateurs de cette belle demeure privée de la Renaissance. C’est Jean-Baptiste qui a réalisé les dallages. La première commande publique qu’il mène avec son père. L’un et l’autre dessinent, mais un seul plonge ses mains dans la terre, de l’or au bout des doigts. Un héritage, encore.

« La marque Regards est
une collection qui
rassemble tout ce qui
raconte le regard que
Jean-Baptiste pose sur
la vie, sur les objets
de la maison »

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